L’arrivée d’un bébé est un bouleversement profond pour les parents qui l’ont pensé, désiré, attendu et parfois longuement imaginé. Et ce bouleversement peut être bien plus important que tout ce que l’on avait pu anticiper ou préparer.
La préparation à l’accouchement, devenue progressivement préparation à la naissance, constitue un précieux accompagnement. Mais elle ne peut à elle seule répondre à tout ce que représente l’arrivée d’un enfant.
Car la naissance transforme de nombreux aspects de la vie : le corps, le rythme quotidien, l’organisation familiale, les relations avec l’entourage, la vie professionnelle et, bien sûr, la relation de couple. Les changements sont également hormonaux et physiques.
Mais il existe une autre dimension, souvent moins connue : le bouleversement psychique lié au fait de devenir parent.
Devenir parent : un profond remaniement psychique
Avant l’arrivée d’un enfant, les jeunes adultes ont généralement construit une certaine autonomie. Ils ont quitté, au moins en partie, leur famille d’origine, appris à subvenir à leurs besoins et construit leur propre manière de vivre. Ils ont parfois également construit un couple, avec ce que cela implique de compromis, de négociations et d’ajustements.
Puis vient le projet d’avoir un enfant.
Il peut être porté par un désir profond, parfois accompagné de nombreuses représentations : l’idée de la famille que l’on souhaite construire, du parent que l’on aimerait être, de la relation que l’on imagine avec son bébé.
Pour beaucoup, cette naissance est une expérience profondément heureuse.
Mais elle peut aussi faire émerger des sentiments beaucoup plus ambivalents.
On parle beaucoup des transformations psychiques qui accompagnent l’adolescence. Devenir parent constitue lui aussi une étape majeure de la vie psychique.
Le concept de « matrescence », contraction des termes « maternité » et « adolescence » a été inventé dans les années 70 par Dana Raphael, anthropologue, pour rendre compte de ce phénomène spécifique puis il a été enrichi par Alexandra Sacks, psychiatre américaine qui parle de « la naissance d‘une mère » (« The birth of a mother » 2017, The New York Times).
Plus récemment le processus psychique consistant à « devenir père » a fait l’objet d’études et de publications, soulignant l’importance des processus à l’oeuvre chez l’homme.
Pourquoi est-ce si difficile pour moi ?
La société véhicule souvent une représentation très heureuse et évidente de la naissance : la rencontre avec son bébé serait immédiatement merveilleuse, l’amour serait évident, les gestes viendraient naturellement et les parents sauraient spontanément quoi faire.
La réalité peut être tout autre.
À l’approche de la naissance, ou dans les premières semaines qui suivent, certains parents peuvent se sentir démunis, anxieux, dépassés, voire paniqués.
Ils peuvent ressentir un décalage important entre ce qu’ils vivent et ce qu’ils pensaient devoir ressentir.
On peut aimer son bébé et se sentir pourtant perdu.
On peut avoir désiré cet enfant et regretter parfois sa vie d’avant.
On peut être heureux et profondément inquiet en même temps.
On peut se demander si l’on est capable d’être parent, si l’on va réussir à répondre aux besoins de son enfant, ou même si l’on ressent « suffisamment » d’amour.
Ces sentiments peuvent alors être accompagnés de culpabilité et de solitude :
Pourquoi est-ce si difficile pour moi ?
Comment font les autres ?
Est-ce que je suis un bon parent ?
Est-ce que je me suis trompé(e) en désirant cet enfant ?
L’angoisse peut progressivement prendre beaucoup de place, avec parfois le sentiment d’être pris au piège : l’enfant est là, ou sa naissance approche, et il n’est évidemment plus possible de revenir en arrière … et le sentiment de panique augmente…
Au sein du couple, ces difficultés ne sont pas toujours faciles à partager. Chacun peut avoir peur de juger l’autre, de ne pas être compris ou de révéler des sentiments qui semblent incompatibles avec l’image du « bonheur d’être parent ».
Pouvoir en parler avant ou après la naissance
Dans ces moments, consulter un professionnel peut constituer un véritable soutien.
Il ne s’agit pas nécessairement d’attendre que la situation devienne très difficile. Quelques consultations peuvent permettre de mettre des mots sur ce qui se passe, de comprendre ses inquiétudes et surtout de découvrir que certains ressentis, même lorsqu’ils sont difficiles à reconnaître, ne sont pas si rares ou atypiques.
La consultation offre un espace où il est possible de parler librement, sans avoir à correspondre à l’image du parent heureux, compétent et sûr de lui.
Mais l’objectif ne consiste pas seulement à rassurer.
Il peut également être important de comprendre ce que l’arrivée de cet enfant vient réveiller dans l’histoire personnelle de chacun.
Devenir parent, c’est aussi retrouver l’enfant que l’on a été
Devenir mère ou devenir père peut réactiver de nombreuses expériences de l’enfance.
La psychanalyste Monique Bydlowski a notamment décrit, à propos de la grossesse, ce qu’elle appelle la « transparence psychique » : une période durant laquelle certains souvenirs, représentations et éléments de l’histoire personnelle peuvent revenir plus facilement à la conscience.
Chaque parent accueille son bébé avec sa propre histoire, ses souvenirs, ses blessures éventuelles, mais aussi les modèles parentaux qu’il a connus et ceux qu’il aurait aimé connaître.
La naissance peut ainsi confronter chacun à des questions profondes :
Quel parent ai-je eu ?
Quel parent ai-je rêvé d’avoir ?
Quel parent ai-je envie de devenir ?
Qu’est-ce que je souhaite transmettre à mon enfant ?
Qu’est-ce que je souhaite, au contraire, ne pas reproduire ?
Ces questions peuvent surgir de manière très intense, parfois sans que l’on comprenne immédiatement pourquoi.
Devenir parent implique également d’accepter une nouvelle responsabilité : celle de prendre soin d’un être particulièrement dépendant, dont les besoins, le rythme et les réactions ne sont pas toujours prévisibles.
Cela demande du temps pour apprendre, s’adapter et trouver progressivement sa propre manière d’être parent.
Et le couple dans tout cela ?
L’arrivée d’un enfant transforme aussi profondément la relation de couple.
Deux personnes qui avaient construit un équilibre à deux doivent désormais trouver une nouvelle manière de fonctionner à trois.
Chacun change, avec son propre rythme et ses propres réactions. Il faut apprendre à observer son conjoint devenir parent, à comprendre ses inquiétudes, ses fragilités et parfois ses nouvelles exigences.
La fatigue, les nouvelles responsabilités, la diminution du temps disponible pour soi et pour le couple peuvent rendre les désaccords plus fréquents et les émotions plus difficiles à réguler.
Il n’est donc pas rare que des tensions apparaissent précisément à un moment où chacun aurait pourtant besoin de soutien.
Pouvoir mettre des mots sur ce qui se passe peut alors aider le couple à ne pas rester enfermé dans des reproches réciproques et à retrouver une capacité à se comprendre et à coopérer.
Une étape de vie qui peut aussi devenir une opportunité
Dans mon expérience clinique, le temps pris en consultation périnatale peut permettre de traverser plus sereinement cette période de transformation.
Ces séances peuvent aider les futurs ou jeunes parents à mieux comprendre leurs réactions, à identifier leurs ressources et à construire progressivement une nouvelle manière d’être ensemble.
L’arrivée d’un enfant ne se vit pas nécessairement comme une évidence immédiate. Devenir parent est un processus.
Prendre soin de ce qui se passe psychiquement autour de la naissance, c’est aussi prendre soin du parent, du couple et, indirectement, de l’enfant.
Quelques consultations peuvent parfois suffire à ouvrir un espace de réflexion et d’apaisement.
Et lorsque cette transition est accompagnée, elle peut devenir non seulement une période à traverser, mais aussi une véritable étape de construction et d’épanouissement personnel, conjugal et familial.


