Nous ne naissons pas dans une page blanche. Chaque individu vient au monde au cœur d’une trame narrative déjà dense, tissée par les générations précédentes, faite de légendes, de secrets enfouis et d’attentes parentales. Cependant, pour devenir véritablement sujet de sa propre existence, l’être humain doit s’emparer de ce récit. C’est ici que se joue ce que la psychanalyse, depuis Freud, nomme le « roman familial ». Loin d’être une simple rêverie d’enfant, cette notion constitue le socle de notre identité et le moteur même du travail thérapeutique.
La genèse d’une fiction nécessaire
Le concept de roman familial plonge ses racines dans une étape fondamentale du développement psychique. Dans la prime enfance, les parents occupent une place essentielle : ils sont les figures de perfection et de toute-puissance. Mais à mesure que l’enfant découvre les failles, les manques et la finitude de ses parents, il vit une blessure narcissique inévitable. Pour pallier cette déception, il déploie une activité créatrice singulière : il s’invente une histoire intérieure personnelle.
Parfois dans ses fantasmes, l’enfant s’imagine être né de parents plus prestigieux, plus aimants ou plus nobles. Freud souligne que cette substitution n’est pas un acte de rejet, mais paradoxalement un hommage. En s’inventant des parents héroïques, l’enfant tente de retrouver les parents « divins » de ses premières années, avant que le temps ne les humanise. Il peut aussi s’inventer une fratrie ou un histoire toute personnelle, idéalisée le plus souvent pour lutter contre ce qui lui pèse ou lui manque. Ce roman est donc une fiction de survie, un espace de liberté qui permet de s’extraire de la dépendance absolue pour commencer à se définir par soi-même.
Les racines théoriques du récit intérieur
Au-delà de l’imaginaire enfantin, le roman familial s’ancre dans le complexe d’Œdipe et la construction du désir. Il sert de médiateur entre le sujet et la réalité parfois rude de sa généalogie ou de son quotidien. Cette construction psychique permet de gérer la rivalité, la place dans la fratrie et l’ambivalence des sentiments. Cependant, ce qui fut une ressource créative durant l’enfance peut, à l’âge adulte, se transformer en une structure rigide.
Beaucoup d’adultes restent prisonniers d’une version figée de leur histoire, un « mythe individuel » qui leur dicte leur conduite. Certains se sentent éternellement comme des enfants trouvés ou rejetés, en quête d’une légitimité qu’ils ne trouvent nulle part. D’autres se sentent contraints de rejouer des scénarios de sacrifice ou d’échec pour rester loyaux à l’image qu’ils se sont forgée de leur lignée. Le roman, au lieu d’ouvrir des possibles, devient alors une prison invisible.
L’essai de Laure Murat « Proust, roman familial », Editions Robert Laffont, 2023 est remarquable dans la description de sa famille et de ses origines aristocratriques et vient explorer cette dimension subtile entre fantasme et réalité du roman familial inventé.
Mais tout le monde n’a pas la possibilité d’écrire pour se libérer de ce roman parfois oppressant et inhibant.
La thérapie comme acte de réécriture active
La démarche analytique propose de ré-ouvrir ce manuscrit intérieur. En consultation, le travail ne consiste pas seulement à exhumer des souvenirs, mais à analyser la manière dont nous les mettons en récit. La thérapie est une forme de narration revisitée, où le patient n’est plus le spectateur passif de son destin, mais en devient l’auteur engagé.
Entamer une psychothérapie, c’est accepter de confronter son roman familial à la réalité clinique du transfert. Dans l’espace protégé du cabinet, les mots viennent combler les silences et dénouer les non-dits qui hantaient le récit. Nous explorons les « blancs » du texte, ces zones d’ombre où le trauma s’est logé, où les incompréhensions se sont figées, pour leur redonner du sens. Ce processus permet de se détacher des loyautés inconscientes qui nous aliènent.
Vers une narration choisie
L’objectif n’est jamais d’effacer le passé ou de renier ses origines, mais de transformer une histoire subie en une histoire choisie. Par la parole, le patient déconstruit les mythes familiaux aliénants pour s’autoriser une version de lui-même plus authentique. La thérapie rend au sujet sa puissance créatrice : elle permet de passer du « on m’a dit que j’étais ainsi » au « voici comment je me définis désormais ».
En revisitant votre roman familial, vous ne changez pas les faits, mais vous changez radicalement votre position à leur égard. C’est dans cette subtile nuance que réside la guérison : lorsque le récit de vie cesse d’être une fatalité pour devenir un champ de possibles.
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